Zimbabwe: les tours de magie du changement de Président

Zimbabwe: les tours de magie du changement de Président

La joie de la population zimbabwéenne, mardi, à l’annonce de la démission du président Robert Mugabe, 93 ans, au pouvoir depuis 1980 – dont 17 dernières catastrophiques – a relégué au second plan certaines questions fondamentales. Mais elles demeurent non éclaircies.

Qui a rétabli Mnangagwa?

Selon le président de l’Assemblée nationale, Jacob Mudenda – qui a lu mardi la lettre de démission du président Mugabe lors de la réunion en congrès des deux assemblées, congrès destiné à lancer la longue procédure de destitution du chef de l’Etat – Emmerson Mnangagwa doit prendre officiellement les rênes du pays ce vendredi, rapporte jeudi l’AFP. Personne n’explique, toutefois, comment c’est possible.

En effet, M. Mnangagwa, premier vice-Président du Zimbabwe, avait été limogé le 6 novembre à l’instigation de Grace Mugabe, qui  avait l’ambition de succéder à son mari lors de son décès – alors que le rôle de successeur est dévolu au premier vice-Président par la Constitution de 2013 (article 94.3). C’est ce limogeage qui a provoqué le coup de force du 15 novembre, par lequel les militaires ont assigné Robert Mugabe à résidence et « retourné » son parti, la Zanu-PF contre le nonagénaire.

Reste que pour garder au coup d’Etat militaire du 15 novembre une allure constitutionnelle – ce qui permettrait au nouveau régime de ne pas être boycotté par l’Union africaine – les militaires devaient obtenir la réintégration à son poste de M. Mnangagwa. On sait qu’ils ont tenté de négocier la démission de M. Mugabe et la réintégration du vice-Président limogé – mais on n’a pas annoncé qu’ils avaient obtenu cette dernière.

S’ils ne l’ont pas obtenue, on ne voit pas par quel tour de passe-passe légal M. Mnangagwa pourrait assumer constitutionnellement, vendredi, les rênes de l’Etat.

Où sont les Mugabe?

La BBC soulignait jeudi que personne n’a vu Robert Mugabe renoncer à la Présidence: seule une lettre, annoncée comme venant de lui, a été lue par le président de l’Assemblée nationale pour l’assurer.

En pratique, on n’a plus vu publiquement M. Mugabe depuis son discours télévisé de dimanche dernier, quand il a annoncé qu’il conduirait les travaux du prochain congrès de la Zanu-PF (qui venait de le remplacer à sa tête par M. Mnangagwa), affirmant ainsi qu’il ne renonçait pas à ses prérogatives, alors que l’on s’attendait à ce qu’il annonce sa démission. Le vieil homme a-t-il réellement démissionné?

On ignore également où est sa femme, Grace, 52 ans, dont le sort est inconnu depuis le coup de force du 15 novembre. Certains avaient faussement annoncé qu’elle avait fui en Namibie, ce qui a été démenti par Windhoek. Selon d’autres sources, elle aurait, elle aussi, été assignée à résidence par les militaires et serait toujours entre leurs mains. D’autres encore pensent qu’elle a eu le temps de fuir le pays, mais on ne sait où.

Des accords ont-ils été passés? Lesquels?

Si M. Mugabe a effectivement fini par accepter de démissionner, en échange de quoi l’a-t-il fait? Il est en effet douteux que ce vieil homme combattif ait accepté sans contrepartie de renoncer à son droit constitutionnel de siéger à la tête de l’Etat puisqu’il a été élu lors d’un scrutin qui, bien que contesté par l’opposition, a été accepté par la communauté internationale.

L’armée a indiqué qu’une immunité judiciaire avait été octroyée à Robert Mugabe et son épouse et qu’ils pourraient conserver une partie de leurs propriétés, dont la majeure partie a été acquise de façon irrégulière. Mais personne ne parle de l’annulation du limogeage d’Emmerson Mnangagwa qui aurait pu être négociée. Or, sans cette annulation, l’arrivée au pouvoir du vice-Président limogé n’est pas constitutionnelle. Les articles 100 et 101 de la Constitution zimbabwéenne prévoient en effet que c’est le premier vce-Président qui remplace un Président empêché, le temps de finir son mandat.Et s’il n’y a pas de premier vice-Président ou s’il est lui-même empêché, ce rôle revient au second vice-Président. En l’occurrence à Phelekeza Mphoko, personnage bien moins connu qu’Emmerson Mnangagwa, non lié aux militaires et proche de Mme Mugabe. Par quel tour de magie est-ce le Crocodile qui remporte la mise?

Par Marie-France Cros

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