RDC : Kabila, le dauphinat et le « cas » Matata

RDC : Kabila, le dauphinat et le « cas » Matata

Par Adrien Seyes

En RDC, sous l’effet conjugué d’une double pression interne et externe, Joseph Kabila qui n’a pas encore renoncé à repousser la date de son départ, commence sérieusement, bon gré mal gré, à réfléchir à l’identité de celui qu’il souhaiterait voir lui succéder en cas d’élection. Plusieurs noms sont évoqués, dont celui de l’ancien Premier ministre, Augustin Matata Ponyo. Problème : ce dernier, en apparence bien sous tous rapports, cumule plusieurs handicaps qui plombent son image tant à l’intérieur qu’à l’extérieur du pays. Analyse.

Kabila soumis à une double pression…

En RDC, les partisans du chef de l’Etat, ont d’abord été soulagés à l’annonce, le 5 novembre dernier, du nouveau calendrier électoral par Corneille Nangaa, le président de la CENI. Dans les faits, c’est moins l’euphorie, le chef de l’Etat gagne encore un an, mais il est désormais « dans la seringue », pour reprendre les termes d’un diplomate en poste à Kinshasa.

…  à l’extérieur

En effet, si la communauté internationale a pris acte de ce nouveau calendrier, c’est aussitôt pour pointer du doigt le fait que le 23 décembre 2018, date retenue pour les élections, sera bien cette fois-ci la date butoir. De son point de vue, aucun nouveau glissement ne saurait être toléré, quand bien même la CENI évoque une série de « contraintes » susceptibles de justifier un énième report. « Le calendrier électoral de la CENI est une sorte de deal implicite. On accorde un an de plus à Joseph Kabila, qui aura deux années hors-mandat à son compteur. Mais pas un jour de plus. Le 23 décembre 2018, les élections doivent avoir lieu. Dans le cas contraire, le ton et la réponse de la communauté internationale envers Kinshasa seront adaptés à la gravité de la situation », prédit un ambassadeur permanent auprès de l’ONU.

… comme à l’intérieur du pays

Si la pression monte à l’extérieur, il en va de même à l’intérieur du pays. Car ni l’opposition, ni les mouvements citoyens, très actifs en RDC, n’ont accepté d’être mis devant le fait accompli par la CENI. « Donner un nouveau bonus d’un an à Joseph Kabila, c’est comme récompenser un mauvais élève. C’est à la fois injuste et inacceptable. Nous ne le tolérerons pas », tempête un responsable de La Lucha. Un sentiment partagé dans les rangs de l’opposition. D’autant plus que celle-ci n’a aucune confiance en la parole du chef de l’Etat. « Il n’a rien fait pour préparer les élections en novembre 2016, alors qu’il s’agissait d’une date inscrite dans la Constitution depuis… 2006 ! Il a tout fait pour ne pas respecter la date convenue entre la majorité et l’opposition dans le cadre de l’accord de la Saint-Sylvestre, à savoir fin 2017. Et on voudrait nous faire croire qu’il tiendra parole pour décembre 2018 ? Ce sont des histoires pour enfants. Nous n’y croyons plus », confie un dirigeant de l’UDPS, très remonté. Pour Olivier Kamitatu, le porte-parole du candidat déclaré à l’élection présidentielle, Moïse Katumbi, « croire à des élections crédibles en 2018 relève au mieux d’une naïveté maladive, au pire de la plus pure imbécilité ».

Résultat : l’opposition et la société civile ont intensifié leur mobilisation dans le pays pour protester contre « le calendrier électoral de la CENI » et le maintien « inconstitutionnel » au pouvoir de Joseph Kabila. Une journée de mobilisation a eu lieu le 15 novembre dernier, jugée satisfaisante par ses organisateurs dans l’est du pays (Goma, Lubumbashi…) compte tenu du contexte d’hyper-répression. Le 30 novembre, une grande marche, initialement annoncée pour le 28, date à laquelle plusieurs manifestations en faveur du pouvoir étaient venues se greffer, est annoncée à Kinshasa.

« Joseph Kabila réfléchit à sa succession »

Même s’ils s’en défendent publiquement, Joseph Kabila et son entourage s’inquiètent de cette situation de montée des tensions. Quand bien même le scénario d’un énième report des élections continue d’avoir leurs faveurs, ils commencent à sérieusement se pencher sur le choix du possible successeur. « Le président doit assurer ses arrières », glisse-t-on en off dans son entourage. Mais « cet exercice, c’est un peu la quadrature du cercle. Joseph Kabila doit tenter de trouver quelqu’un qui lui sera loyal, autrement dit qui saura défendre ses intérêts, tout en ayant une bonne image tant à l’intérieur qu’à l’extérieur du pays. Enfin, l’heureux élu devra avoir le soutien des hiérarques de la mouvance présidentielle », explique un professeur en sciences politiques de l’UniKin. « Bref, il s’agit de trouver un mouton à cinq pattes », conclut-il.

Trois noms comme possible dauphin

Outre Alexis Thambwe Mwamba, le ministre de la Justice, qui pense (et qui dit à ses proches) avoir les faveurs de Joseph Kabila en raison de son zèle en matière de répression judiciaire contre l’opposition, trois noms reviennent, pour l’heure avec insistance : celui d’Olive Lembe, la propre femme de Joseph Kabila. Sans doute le choix le plus préférable aux yeux du président, mais aussi celui qui serait le plus difficile à imposer. « Avec ce qui s’est passé au Zimbabwe et le fiasco de la ‘succession Grace Mugabe’, cette hypothèse, si tant est qu’elle ait été sérieusement considérée, a pris beaucoup de plomb dans l’aile », avance prudemment un dirigeant du PPRD, le parti de Joseph Kabila. Deuxième recours envisagé : le président de l’Assemblée nationale, Aubin Minaku. « Tout bien considéréce serait peut-être l’option la moins mauvaise. Mais il y a beaucoup de jalousie au sein de la mouvance présidentielle et nombreux pensent, notamment dans l’entourage proche du chef de l’Etat, que Minaku à la présidence sonnerait le glas de leur carrière. Ils feront donc tout pour entraver sa candidature », explique notre professeur en sciences politiques de l’UniKin. Autre élément en défaveur d’Aubin Minaku : il est originaire de l’ouest du pays. Or, 90 % des proches de Joseph Kabila sont originaires de l’est, y compris au sein de l’armée, et ils ne conçoivent pas que le pouvoir puisse leur échapper.

Il reste donc une option. Celle qui aurait à ce stade les faveurs du président : l’ancien Premier ministre, Augustin Matata Ponyo. Sur le papier, l’hypothèse semble la plus séduisante. Dans le pays, l’homme a toujours pris soin de s’afficher comme un gestionnaire et non comme un politique, une manière de se désolidariser du bilan (jugé peu reluisant) de Joseph Kabila dont il a pourtant été durant plus d’un mandat, soit six ans au total, le ministre des Finances (de 2010 à 2012), puis le Premier ministre (de 2012 à 2016). A l’extérieur, Matata Ponyo se plaît à cultiver l’image d’un bon technocrate, féru d’économie. « Il s’affiche volontiers comme un spécialiste des questions budgétaires et monétaires. Une manière de se présenter sous son meilleur jour aux yeux des institutions internationales », raille un intime du président RD congolais.

Matata Ponyo, une fausse bonne idée ?

Mais « Matata Ponyo, c’est typiquement une fausse bonne idée. Je le connais, je l’ai pratiqué. C’est un peu Docteur Jekyll et Mister Hyde », confie un ancien proche du chef de l’Etat, passé depuis longtemps à l’opposition. A l’analyse, l’ancien Premier ministre cumule en effet une série de handicaps qui pourraient se révéler rédhibitoires. Tout d’abord, qu’il le veuille ou non, l’homme est comptable du bilan de Joseph Kabila depuis février 2010, date à laquelle il a été le grand argentier du pays, avant d’accéder deux ans plus tard à la primature. Or, « durant cette période, le bilan socioéconomique de la RDC n’a pas été bon du tout. Rien n’a été fait pour améliorer l’état des infrastructures, augmenter le taux d’emploi, remettre sur les rails l’enseignement supérieur, ou encore pour assainir le climat des affaires, etc. Les mesures prises alors ont été d’ordre cosmétique. Le chômage a atteint des niveaux endémiques et la pauvreté a considérablement augmenté. La corruption, elle, a franchi des sommets. Matata le savait. Et, au mieux, il n’a rien fait », déplore cet économiste en chef au sein d’un grand établissement financier de Kinshasa. Et celui-ci de conclure : « c’est facile a posteriori de faire comme s’il n’y était pour rien. » Alors qu’Augustin Matata Ponyo était Premier ministre, la RDC figurait à l’avant-dernière place en Afrique du classement Doing Business sur l’amélioration du climat des affaires.

Second handicap, l’absence de poids politique. « Matata a le défaut de ses qualités. Il a une image de technocrate, dont il joue volontiers pour tenter de se distinguer de Joseph Kabila. Mais l’envers de la médaille, c’est qu’il n’a aucun parti et surtout qu’il n’est pas populaire auprès des sympathisants de la majorité présidentielleC’est là un élément important que le président ne saurait ignorer », souligne ce responsable d’un parti-pivot de la MP. « Matata est trop techno. A ce poste-là, il faut avoir des qualités politiques qu’il n’a pas », renchérit un haut responsable du PPRD. Autre reproche fait par les caciques du parti du président à l’ex-Premier ministre : le fait d’avoir intégré sur le tard le PPRD, alors qu’il était déjà à la primature. Et depuis qu’il a quitté ses fonctions, les militants ne l’ont guère vu sur le terrain. Du coup, nombreux sont les cadres à douter de la sincérité de son engagement partisan. « C’est un opportuniste », estime l’un d’entre eux.

Quant à un possible scénario à la « Poutine – Medvedev » version congolaise, un temps évoqué par les commentateurs, celui-ci paraît peu probable, tant les conditions pour le réaliser ne semblent pas réunies en RDC. « Poutine avait un bon bilan aux yeux des Russes. Il jouissait donc d’un niveau de popularité très élevé. Ce n’est pas le cas de Joseph Kabila. L’écrasante majorité des Congolais en sont insatisfaits », explique un spécialiste des questions internationales, fin connaisseur du Congo.

Une réputation ternie par une série d’affaires

Enfin, troisième handicap pour Augustin Matata Ponyo, les nombreuses affaires dans lesquelles sont nom est cité. L’homme qui se plaît à cultiver une image de bon gestionnaire, notamment auprès des instances internationales, et qui dit être à la tête d’un cabinet de conseil aux entreprises (« Congo Challenge »), ainsi que d’une fondation qui porte son nom, « a en réalité plusieurs casseroles à son actif », rappelle, avec une pointe de cynisme, ce proche du chef de l’Etat. « L’opinion congolaise le sait. Les cercles de pouvoir avertis à l’international aussi. Du coup, il n’y aurait aucune plus-value pour le chef à désigner Matata  comme son successeur », argumente-t-il. Les « affaires », qui ternissent la réputation de bon gestionnaire de l’homme à l’éternelle cravate rouge, au costume noir et aux lunettes rondes sont notamment celle du montage financier du projet de parc agricole de Bukangalonzo, estimé à 300 millions de dollars [non inscrit à l’époque au budget] ; deux ans après, celui-ci a été stoppé; où est passé l’argent ? Aucune réponse de la part des autorités mais certains évoquent une gigantesque opération de détournements. Autre exemple : l’acquisition de locomotives pour le compte de la SNCC, les chemins de fer congolais; une fois livrées et inaugurées, celles-ci n’ont jamais roulé car, achetées d’occasion, elles n’étaient tout simplement pas en état de pouvoir le faire; ces locomotives avaient été repeintes mais la mécanique était totalement obsolète. Coût total : plusieurs dizaines de millions de dollars… Dernier exemple : celui des trois airbus devant être livrés à Congo Airways, la compagnie aérienne nationale ; le premier fonctionne; le deuxième second a dû être retourné en raison de graves problèmes techniques; le troisième, bien que payé, n’a jamais été livré; or, le prix unitaire de chaque appareil s’élevait à 25 millions de dollars (un coût jugé élevé même pour des appareils d’occasion en parfait état de fonctionnement, ce qui était loin d’être le cas en l’espèce… ). « Il ne s’agit-là que de quelques exemples parmi de nombreux autres qui dessinent un mécanisme de surfacturation et de commission en retour dont a pu bénéficier l’ancien Premier ministre », accuse un ancien membre du cabinet de Matata Ponyo, qui assure que de telles pratiques étaient à l’époque « systématiques ». Un « système » corroboré par le classement de la RDC (156ème sur 177) au dernier classement des pays les plus corrompus de la planète, selon Transparency International

Joseph Kabila le sait, choisir son successeur n’est un exercice ni agréable, ni simple. D’une part, la créature finit toujours par échapper à son créateur, comme en attestent de nombreux exemples (Hery Rajaonarimampianina à Madagascar, João Lourenço en Angola, etc.). D’autre part, in fine, c’est au peuple de trancher. Compte tenu du niveau très important d’impopularité de Joseph Kabila, dont le régime est à bout de souffle après bientôt 17 ans de pouvoir, partir avec l’étiquette de dauphn pourrait s’apparenter à un handicap insurmontable… Sauf à organiser en 2018 un scrutin du même acabit que celui de 2011, qui fut entaché de graves irrégularités, ou à encore organiser un scrutin gagné d’avance, duquel on aurait pris soin d’écarter en amont les candidats jugés les plus dangereux. C’est d’ailleurs l’un des objectifs du projet de révision de la loi électorale déposée lundi 20 novembre par le Premier ministre Tshibala au Parlement…

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