RDC : Conflit pygmées/bantous: la province du Tanganyika au bord du désastre

RDC : Conflit pygmées/bantous:  la province du Tanganyika au bord du désastre

Par Marie-France Cros

Une ONG norvégienne, le Norwegian Refugee Council (NRC), lance un cri d’alarme devant l’aggravation silencieuse de la situation au Tanganyika, en proie depuis 2013 à un conflit entre pygmées Twas et bantous Lubas. Une personne sur cinq est déplacée dans cette province, en raison du conflit, affirme le NRC à l’issue d’une évaluation menée durant les deux dernières semaines d’octobre.

Plus d’un demi-million de personnes de cette province issue de l’ex-Katanga a en effet dû fuir sa maison à cause des violences au cours des 15 derniers mois, indique le NRC, la majorité dans la région de Kalemie et Nuynzu. Plus de 80% des personnes hébergées dans des camps de déplacés n’ont pas accès à l’eau potable et 75% à des latrines; la plupart d’entre eux n’ont pas d’abri, seulement une moustiquaire. « La province du Tanganyika est au bord d’un désastre mortel », a déclaré la semaine dernière la chef de mission du NRC en République démocratique du Congo (RDC), Ulrika Blom, déplorant que ce conflit soit « une crise oubliée ».

Les conditions de vie des déplacés du Tangnyika sont si « épouvantables » que l’Onu a placé cette province en urgence maximum – comme l’Irak, la Syrie et le Yémen.

Depuis 2013

Si les relatrions sont tendues et souvent hostiles entre pygmées et bantous depuis bien avant la colonisation, le conflit opposant les Twas aux Lubas dans l’ex-Katanga a ressurgi en 2013, dans les territoires de Manono, Kabalo, Nyunzu et Kalemie, zones très sous-développées.

L’appauvrissement des Lubas

« En raison de la crise », indiquait en mai dernier à La Libre Afrique Jean Omasombo, professeur à l’université de Kinshasa et chercheur au Musée royal de l’Afrique centrale à Tervueren, « les situations sociales des pygmées et des bantous se sont rapprochées parce que la chute du niveau de vie des seconds les a poussés à se rapprocher de la forêt comme moyen de susbsistance, forêt qui nourrit les pygmées. En outre, si les pygmées sont en situation d’infériorité par rapport aux bantous, ils ont aussi, aujourd’hui, quelques élites qui ont appris qu’il existait des droits de l’homme. Quand des ONG internationales arrivent, les Lubas de cette région trouvent que les Twas sont favorisés. En raison de l’insécurité, l’armée est aujourd’hui sur le terrain et les Twas trouvent que la justice militaire, exercée par des bantous, favorise les Lubas ».

« Pour moi », commente le pofesseur, « ce n’est pas un problème exclusif de la cohabitation entre pygmées et bantous, c’est un problème entre ethnies différentes dû au vide de l’Etat. On observe ainsi également, au Katanga, des tensions entre Lubas (NDLR: ethnie des Kabila) et Tabwas et entre Lubas et Holo-Holos ».

Conquérir des droits égaux

Le conflit du Tanganyika s’inscrit néanmoins dans le contexte de la situation d’infériorité dans laquelle sont traditionnellement plongés les pygmées face aux bantous.  Désormais, ils revendiquent les mêmes droits que leurs voisins. Ils se plaignent donc:

– de n’avoir ni député, ni sénateur;

– de devoir payer une « redevance coutumière » aux bantous, illégale mais réelle;

– d’avoir des difficultés à accéder à la propriété, face à une administration représentée par des bantous, qui les discrimine;

– d’être contraints d’effectuer du travail forcé en faveur des bantous;

– de ne pas recevoir de compensation pour la destruction continue de la forêt par des bantous, forêt qui est leur mère nourricière.

A ces injustices flagrantes, s’ajoute la faiblesse de la capacité de négociation des pygmées, qui forment des sociétés sans chef, sont souvent nomades et comptent peu de membres ayant eu accès aux études.

Spirale de violence

Les violences ont commencé fin 2013. Lorsque des Twas auraient refusé de payer des taxes pour vendre au marché les chenilles qu’ils ramassent en forêt et qui constituent un aliment apprécié, dit une version. Frappés, ils auraient répliqué et les violences ont dégénéré, Twas et Lubas formant bientôt des milices d’auto-défense et attaquant des groupes adverses. Selon une autre version, l’origine des tueries est à trouver dans le recrutement, par l’armée congolaise, de Twas pour faire du renseignement au sujet du mouvement sécessionniste Bakata Katanga, composé principalement de Lubas, qui s’est vengé sur des villages pygmées.

Plusieurs accords de paix et pactes de non agression entre les deux communautés ont été impuissants à éteindre totalement l’incendie. Les dernières attaques pygmées ont été enregistrées à la fin août 2017, contre un convoi des casques bleus. En septembre 2014, 4 Lubas ont été condamnés à 15 ans de prison pour crimes contre l’humanité envers des Twas.

Le nombre de victimes de ce conflit n’est pas connu précisément. Mais de juillet 2016 à janvier 2017, l’Onu avait comptabilisé 150 morts, des centaines de blessés (dans des zones où il est difficile d’avoir accès à un hopital) et 50 viols.

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