Nigeria: quand l’art contemporain fait de la résistance

Nigeria: quand l’art contemporain fait de la résistance

« Si vous ne savez pas d’où vous venez, comment pouvez-vous savoir où vous allez? » Johnson Uwadinma est un artiste nigérian obsédé par le travail de mémoire, dans un pays en perpétuelle effervescence.

Pour son projet « Amnesia », il a assemblé des centaines de boules faites de vieux papiers journaux froissés et peinturlurés de couleurs vives formant d’étranges chromosomes, qui ont été présentés pendant le week-end à la 2e édition de la foire d’art contemporain « Art X », à Lagos. Autant de métaphores des crises qui traversent le Nigeria depuis des décennies, sans toujours trouver d’issue.

« Les médias répètent constamment les même histoires de corruption, de guerre, de violence et de tromperies. Nous n’apprenons jamais de notre passé », explique l’artiste originaire de l’ex-Biafra, province rebelle du Sud-Est qui, il y a 50 ans, déclarait son indépendance, déclenchant une sanglante guerre civile (1967-1970) ayant fait plus d’un million de morts.

« Cette histoire, comme les atrocités commises par les régimes militaires successifs, ne sont pas enseignées à l’école » au Nigeria, rappelle Johnson Uwadinma, 35 ans.

Le gouvernement fédéral a même retiré l’histoire de l’enseignement primaire et secondaire il y a 10 ans, estimant que cette matière n’était pas primordiale pour les élèves et futurs chercheurs d’emploi – bien que de nombreuses voix politiques et intellectuelles réclament son retour dans le programme officiel.

Pour l’artiste nigérian, « la manière dont nous recyclons l’actualité est symptomatique de la manière dont nous jetons notre mémoire à la poubelle en attendant la prochaine histoire à la mode ».

Cet « oubli programmé » n’a pas empêché le géant pétrolier d’Afrique de l’ouest, avec ses 200 millions d’habitants, de se développer à toute allure depuis le retour à la démocratie à la fin des années 1990.

Moteur du continent, le Nigeria fascine par son dynamisme économique, son industrie cinématographique – « Nollywood » – florissante, ses stars de la pop devenues milliardaires…
Des icônes bling-bling assez éloignées de la légende des années 70-80 Fela Kuti et de son afrobeat contestataire. « On ne les entend parler que d’argent, de filles et de soirées, c’est déconnecté de la réalité », regrette Johnson Uwadinma.

– Politiques et artistes engagés –

Nouveau rendez-vous de l’art contemporain, Art X, qui rassemble des oeuvres de plus de 60 artistes venus de 15 pays d’Afrique et de 14 galeries, est en revanche un carrefour d’échanges, estime Céline Seror, co-fondatrice de la revue panafricaine « IAM »(Intense Art Magazine).

« Cette édition est très intense, très riche », estime Céline Seror, co-fondatrice de la revue panafricaine « IAM » (Intense Art Magazine). « Elle met en relation des artistes nigérians et de tout le continent avec des hommes politiques, de gros collectionneurs fortunés susceptibles d’acheter leurs oeuvres ».

« Ils explorent des thèmes classiques de l’art contemporain comme le corps, l’intime… mais il y a aussi beaucoup d’oeuvres avec un message politique fort sur la corruption ou encore le décalage des classes », explique-t-elle.

Pour Zina Saro-Wiwa, si la foire a évidemment un aspect commercial, l’art doit avant tout « mobiliser les esprits, inspirer des valeurs ».

Conservatrice, artiste et réalisatrice, elle est aussi la fille de l’écrivain et opposant Ken Saro-Wiwa, pendu en 1995 par le régime militaire de Sani Abacha après un soulèvement populaire contre le pillage des ressources et la pollution dévastatrice de compagnies étrangères comme Shell dans l’Ogoniland, sa région natale (sud-est).

Il y a trois ans, la jeune femme qui vit entre les Etats-Unis et la Grande-Bretagne a décidé de revenir aux sources, dans le Delta du Niger, pour « explorer l’héritage » paternel. C’est dans l’ancien bureau de celui-ci, dans un coin populaire de la ville pétrolière de Port-Harcort, qu’elle a créé le projet Boy’s quarters, une galerie où elle expose des artistes prometteurs comme Johnson Uwadinma.

Si elle refuse l’étiquette de « militante », « trop plate et trop simpliste », Saro-Wiwa rejette tout fatalisme résigné face aux pollutions pétrolières et au conflit qui oppose des groupes armés aux compagnies et au gouvernement.

L’artiste veut inciter les jeunes du delta à s’interroger sur leur avenir et leur environnement à travers des oeuvres et des spectacles. Une manière de leur dire: « n’attendez pas les compagnies étrangères pour vous trouver un job dans le pétrole ou (vivre sur leur dos) en leur volant du pétrole mais prenez-vous en main ».

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