L’onéreuse guerre du cuivre dans les tunnels de Johannesburg

L’onéreuse guerre du cuivre dans les tunnels de Johannesburg

Les tunnels qui courent dans les sous-sols de Johannesburg recèlent de précieux trésors: des kilomètres de câbles électriques en cuivre qui, une fois arrachés, sont illégalement exportés vers l’Asie et font la fortune de véritables « mafias ».

Comme ailleurs dans le monde, ces vols existent de longue date en Afrique du Sud. Mais ils ont pris récemment une ampleur sans précédent dans sa capitale économique, au point de paralyser l’activité du centre-ville. Un vol spectaculaire a récemment plongé celui-ci dans le noir pendant dix jours.

« En 2004, on attribuait 4% des coupures d’électricité aux vols de câbles. Aujourd’hui, ils représentent 40% des coupures » de la ville, explique Louis Pieterse, directeur des opérations à City Power, la société qui gère l’électricité pour Johannesburg.

En une seule nuit en septembre, 32 km de câbles ont été endommagés. Coût des réparations: 45 millions de rands (2,8 millions d’euros).

Les dégâts étaient tels qu’il a fallu attendre deux jours et demi avant que les techniciens puissent descendre dans les tunnels enfumés. Car selon un modus operandi bien rodé mais dangereux, les malfaiteurs mettent le feu aux câbles, provoquant un court-circuit qui leur permet ensuite de les démanteler.

« C’est catastrophique », témoigne le propriétaire d’une laverie, Godfrey Gonese, qui a été contraint de se séparer de quatre de ses employés le temps de la coupure de courant. « On a perdu 10 à 15.000 rands », un tiers de nos revenus mensuels, se lamente-t-il.

Le café internet du coin a, lui, dû doubler ses tarifs pour amortir le prix de la location d’un générateur et de son carburant. Du coup, « la plupart de nos clients ne sont pas venus », explique son propriétaire, Bright Assim.

– Des ‘gangs sophistiqués’ –

Les voleurs travaillent pour des « gangs sophistiqués », de vraies « mafias » qui n’hésitent pas à tuer si nécessaire, affirme Rens Bideman, un expert en métaux.

Ces gangs disposent de guetteurs, de découpeurs, de transporteurs et même d’un « centre de formation pour les voleurs » dans la banlieue de Johannesburg, ajoute-t-il.

Le métal dérobé est généralement vendu à des ferrailleurs. Mais de plus en plus, les gangs le traitent eux-mêmes dans des fermes isolées où ils entreposent le cuivre, avant de le fondre, explique M. Bideman.

« La nouvelle tendance est qu’ils font eux-mêmes des lingots de cuivre. Ils copient le marché légal », dit-il. Du coup, il devient impossible d’identifier que le cuivre a été volé.

Le marché est particulièrement juteux: en un an et demi, le cours officiel du cuivre a bondi de 60% -dopé par la spéculation et par les besoins de la Chine, premier consommateur mondial de ce métal- pour atteindre près de 7.000 dollars la tonne en septembre.

Le métal volé, dans les tunnels, les transformateurs ou les systèmes d’air conditionné part essentiellement pour l’étranger. Il approvisionne d’abord l’Asie, la Chine et l’Inde surtout, où il est utilisé dans la fabrication de composants électroniques.

– Aluminium plutôt que cuivre –

A Johannesburg, dans les tunnels de 2 mètres de haut sur 1,5 mètre de large, l’odeur de brûlé prend encore à la gorge. Dans la pénombre, une dizaine de techniciens, gants, bleus de travail et bottes en caoutchouc, déroulent avec grande difficulté de très lourds câbles tout neufs, toujours en cuivre.

A terme, la ville compte les remplacer par des câbles en aluminium, moins prisé des voleurs. Mais pour l’instant, elle écoule encore son stock de cuivre.

Pour lutter contre les vols, la municipalité va aussi sécuriser les 77 bouches qui permettent d’accéder aux tunnels. Des caméras et détecteurs de fumée vont également être installés.

Des mesures évaluées à 5 millions de rands (près de 350.000 euros). Une goutte d’eau comparée au coût économique des vols de métaux: à l’échelle du pays, ces vols coûtent entre 7 et 11 milliards de rands (460 à 730 M euros) par an, selon Rens Bideman.

« Les criminels qui dérobent les câbles de cuivre sabotent notre économie », dénonce Herman Mashaba, le nouveau maire de Johannesburg, qui a fait de la fraude et la corruption l’ennemi public numéro 1.

– Unité spécialisée –

Les autorités ont offert une récompense de 100.000 rands (plus de 6.500 euros) à toute personne susceptible de leur donner des informations sur les gangs impliqués dans le trafic.

La réponse ne s’est pas fait attendre. Et en l’espace de quelques jours, une vingtaine de personnes ont été arrêtées.

Devant l’ampleur du phénomène, la police de Johannesburg a mis en place en septembre une unité spécialisée. Mais elle devra s’assurer qu’elle n’est pas infiltrée par des policiers corrompus.

Car voler des kilomètres de câbles ne peut assurément pas passer inaperçu, même au coeur de la nuit, fait remarquer Lucky Sindane, porte-parole du bureau antifraude mis en place en 2016 par la nouvelle municipalité de Johannesburg.

« La police doit être impliquée, des responsables de la municipalité, des sous-traitants aussi », avance-t-il.

Il en veut pour preuve une vidéo où on voit une personne à bord d’un véhicule de police collecter de l’argent chez un ferrailleur où a été découvert ultérieurement du cuivre volé.​

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