Santé publique au Zimbabwé: au bord de la rupture

Santé publique au Zimbabwé: au bord de la rupture

 C’est un hôpital public anonyme, quelque part dans la grande banlieue de la capitale zimbabwéenne, Harare. Et à l’image des autres centres de soins du pays, il manque de tout. Aussi bien d’antidouleurs que de fonds pour payer son personnel.
 

La semaine dernière, il a même été en panne d’eau courante. A tel point qu’une de ses équipes médicales a dû retarder une césarienne faute d’avoir pu se laver les mains avant l’intervention. « Nous n’avions plus d’eau. On a attendu trois heures pour qu’elle revienne dans notre puits », confie une infirmière, qui a imposé qu’on taise son nom et celui de son établissement par peur des représailles des autorités.
 
Ainsi va le quotidien du système de santé du Zimbabwe sous le règne sans partage du président Robert Mugabe.
Depuis qu’il a pris le pouvoir à l’indépendance du pays en 1980, l’espérance de vie de ses 16 millions d’habitants a chuté de 61 ans en 1985 à 44 ans en 2002. En cause: la baisse du niveau de vie, liée à la crise économique et l’épidémie de sida.
L’espérance de vie est aujourd’hui remontée à 60 ans, mais avant tout grâce aux perfusions régulières de fonds internationaux.
 
Alors lorsque l’Organisation mondiale de la santé (OMS) a annoncé, la semaine dernière, sa décision de faire de M. Mugabe un de ses ambassadeurs de bonne volonté pour la lutte contre les maladies non infectieuses, elle a outré tous ceux qui, patients, praticiens, ONG et bailleurs de fonds, connaissent la réalité de la situation. Et l’OMS a dû annuler sa décision devant le tollé.
 
« Effondrement »
 
« Notre système de fourniture de soins s’est effondré, c’est pour ça que la décision de nommer le Président nous a tous pris de court », explique Calvin Fambirai, chef de l’Association des médecins du Zimbabwe pour les droits de l’Homme. « En termes médicaux, on pourrait dire que nous sommes en soins intensifs et ceci parce que nous manquons de fonds publics », ajoute le président de l’Association nationale des praticiens hospitaliers, le Dr. Edgar Munatsi.
 
Pour l’année fiscale 2016, l’enveloppe octroyée au ministère de la Santé s’élève péniblement à 208 millions de dollars américains (176 millions d’euros) sur un budget total de 4,2 milliards (3,5 milliards d’euros). A comparer avec les 340 millions de dollars (290 millions d’euros) accordés à celui de la Défense.
 
Face à l’ampleur de la polémique suscitée par sa décision, le patron de l’OMS, l’ancien ministre éthiopien de la Santé Teodros Ghebreyesus, a été contraint d’annuler l’honneur fait à M. Mugabe. Une décision approuvée par de nombreux usagers du service public de santé du Zimbabwe. « Comment l’OMS a-t-elle pu récompenser Mugabe pour ça ? », se demande encore Chrispen Magogo en montrant du doigt les brancards rouillés qui encombrent le couloir de l’hôpital de la capitale où il est venu rendre visite à sa mère. « Les gens ne viennent ici que parce qu’ils n’ont pas d’autre choix », poursuit-il, « et la plupart ne survivent que par la grâce de Dieu, pas parce que le système est efficace ».
 
Bombe à retardement
 
M. Mugabe ne semble pas éprouver la plus grande confiance pour les hôpitaux de son pays puisqu’à 93 ans, il multiplie les visites médicales à Singapour. Sa fille non plus, qui a accouché dans le même pays. En août, le vice-président zimbabwéen Emmerson Mnangagwa a été évacué en urgence vers l’Afrique du Sud voisine pour y traiter une tentative d’empoisonnement présumée. Quant au chef de l’opposition Morgan Tsvangirai, il a lui-même choisi un hôpital sud-africain pour y soigner son cancer.
 
Signe du délabrement de la situation sanitaire du pays, le Zimbabwe a été frappé en 2008-2009 par une épidémie de choléra qui a fait plus de 4.000 morts. « Nous sommes sous la menace d’une bombe à retardement », juge le Dr. Munatsi, « une nouvelle épidémie de ce type serait une catastrophe ». « Les médecins sont épuisés car contraints de traiter des pathologies normalement du ressort de simples centres de soins », ajoute-t-il.
 
Fissuré de toutes parts, le système ne tient à ses yeux que par la conscience professionnelle et la compassion de ses praticiens. « Quand vous êtes confrontés à un patient en train de mourir », assure le médecin, « vous finissez par piocher dans vos propres poches pour acheter les médicaments qui vont lui sauver la vie ».

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